Bien que largement traitée par la sociologie des étudiants contemporains, la question de l’hétérogénéité scolaire des étudiants primo-entrants ne semble pas avoir été prise en considération dans sa juste mesure par les universités.

Entre 2008 et 2013, la part de bacheliers technologiques et professionnels inscrits dans les facultés de lettres, langues et sciences humaines se stabilise pour constituer aujourd’hui un tiers des primo-entrants. En 2012-13, 70% des bacheliers professionnels s’inscrivent en lettres et sciences humaines à Toulouse l’année même d’obtention du bac contre 62% d’étudiants titulaires d’un bac général et 47% titulaires d’un bac technologique.

Alors qu’elle devient l’une des destinations privilégiées pour ces bacheliers autrefois absorbés soit parle marché du travail soit par les filières d’études courtes, l’université ne fait pas cas de ces « nouveaux » profils d’étudiants et des besoins spécifiques qu’ils pourraient avoir. Plutôt que de se demander si ces publics sont à leur place à l’université, on peut interroger leur engouement pour certaines filières (psychologie, langues appliquées, sociologie, arts plastiques) et tenter d’anticiper les difficultés qui les empêchent de réussir. Car s’ils s’inscrivent nombreux en faculté, ils sont aussi nombreux à décrocher en cours de semestre, puis à échouer aux examens de première année : un tiers des titulaires d’un bac technologique et plus de la moitié des titulaires d’un bac professionnels sont ajournés. En 2010-11, le taux de sorties sans diplômes de licence et DUT à Toulouse 2 des titulaires d’un bac professionnel et d’un bac technologique est respectivement de 60% et 58%, contre 27% pour les titulaires d’un bac général. En dépit d’une réorientation rapide vers des études universitaires, les étudiants issus d’une filière technologique et professionnelle ne parviennent pas à s’accrocher aux modalités du cursus de première année de licence en lettres et sciences humaines [1]. .

D’un point de vue sociologique, les bacheliers professionnels et technologiques ne ressemblent pas aux bacheliers généraux : ils sont deux fois plus que ces derniers à être issus de familles dont l’un des parents est au chômage et trois fois moins à avoir un parent cadre supérieur. D’un point de vue strictement économique, les titulaires d’un bac professionnel sont deux fois plus nombreux à être boursiers que les titulaires d’un bac général (66% contre 46% en 2011-12). Or lorsqu’on croise ces proportions avec le taux de chômage de certains profils sociologiques (parents issus de groupes ethniques minorisés, mères en situation monoparentale et habitants des zones urbaines sensibles (Ndiaye, 2012), on constate que les « nouveaux » publics en faculté de lettres et sciences humaines sont non seulement les enfants des catégories sociales les plus modestes, mais ceux qui sont le plus faiblement dotés en capital culturel et tout spécialement de capital littéraire (ce sont les élèves qui en 2000 rencontrent déjà le plus de difficultés de lecture, selon les données de l’INSEE (Michaudon, 2000)).Si ces caractéristiques sociologiques et scolaires sont mentionnées, c’est parce qu’elles donnent une idée claire du rapport à l’école et à l’écrit que ces étudiants ont développé au cours de leurs trajectoires scolaires, rapports qui se trouvent projetés sur l’université lorsqu’ils s’inscrivent en faculté.

Sur la base de la littérature spécialisée en matière de trajectoires scolaires dans les filières dévalorisées du secondaire (…), il n’est pas exagéré de caractériser les élèves qui font l’objet d’orientations professionnelle et technologique par trois traits saillants (au niveau statistique autant qu’au niveau symbolique) : origine sociale, effet de l’origine ethnique et effet de quartier, un quatrième trait complétant cette trame prégnante de rapports sociaux, la segmentation des filières par le genre. La lecture de la stratification sociale et ethnique des publics des filières professionnelle et technologique au lycée permet d’entrer directement dans la question du poids des rapports sociaux que la société et l’institution scolaire projettent sur ces élèves dont l’image est profondément dégradée et l’intégration dans le tissu social plus laborieuse (Galland, 2007) [2] .

Dans ce contexte, on comprend [3] leur choix de poursuivre des études supérieures et de le faire à l’université pour redresser, en quelque sorte, l’orientation de leur trajectoire par une meilleure image d’eux-mêmes et une estime de soi réparée : se prouver qu’ils peuvent étudier « sans systématiquement être une nullité » (entretien avec une étudiante en L3 de sociologie âgée de 24 ans, mars 2014). Soulignons que ce choix, parfois tardif dans l’orientation (entre 2 et 4 ans après le bac), est fortement marqué par l’empreinte personnelle et la volonté d’opérer un revirement dans le parcours biographique : dans certains témoignages autobiographiques, certains étudiants parlent de « bifurcation » (Bidart, 2006). Il importe de souligner ici l’image extrêmement positive que véhicule auprès de ces étudiants l’inscription et la formation universitaires, contrairement à certains étudiants issus de la filière générale qui se retrouvent en faculté par défaut et peuvent lutter tout au long du premier semestre contre ce sort non choisi en s’investissant moyennement, convaincus parfois de pouvoir « survivre » sur des bases antérieures solides (c’est le cas d’une minorité de titulaires de bac S et ES).

Si bon nombre de jeunes issus de filières non classiques de l’enseignement se tournent vers l’université aujourd’hui, c’est à la fois que les études universitaires sont entrées dans la norme de référence des générations nées après 1990 et qu’elles incarnent socialement et symboliquement la volonté et la possibilité de « s’en sortir » par la pensée (par opposition à d’autres capacités cognitives et intellectuelles auxquelles sont associées les filières courtes). Cela indique que les études universitaires et le statut d’étudiant représentent pour les jeunes qui n’ont pas accès aux filières prestigieuses la voie d’entrée vers des études supérieures non spécialisées et non directement reliées au marché du travail. Tout se passe comme si l’on assistait à la mise en œuvre d’une tactique post-bac pour échapper à une orientation automatique vers des emplois d’exécution et pour différer à la fois le temps de confrontation au marché de l’emploi et une énième confirmation de ne pouvoir occuper que des places subalternes dans la structure sociale. Il est remarquable d’ailleurs que ce soit une majorité de filles dans cette situation à entreprendre la difficile inversion de la trajectoire et à parler de « rupture ».

Le sens du mot se déploie autant au niveau scolaire que biographique et en cela recouvre une dimension sociale très large. Ce point est important pour mesurer à quel point les attentes sur l’ouverture que représente l’inscription à l’université sont fortes pour une partie de la population juvénile scolarisée [4] qui vit l’orientation au collège et l’orientation en seconde de lycée vers les filières courtes, professionnelles et technologiques comme un dispositif biaisé (par les effets des rapports sociaux), une forme de violence institutionnelle qui laisse des traces pendant longtemps sur la construction des trajectoires biographiques et les projets (pré-)professionnels.

Dans sa double mission de moteur social par la formation et de promotion de la recherche mais aussi parce qu’elle est directement concerné par ce nouvel intérêt des jeunes, l’université peut inverser le paradigme interprétatif habituel et, au lieu de considérer que ces jeunes viennent à l’université parce qu’ils ne peuvent pas aller ailleurs ou en attendant autre chose, on prend au sérieux l’envie qu’ils témoignent de « reprendre en mains » leur cursus scolaire.

La piste à explorer est alors celle d’une prise de responsabilité du devenir post-bac de ces étudiants. La problématique ici est celle de la projection sur les études supérieures comme levier de mobilité sociale dans un contexte de recomposition des temps de l’autonomie et de l’indépendance juvéniles où l’université serait appelée à remplir des fonctions plus sociales et plus sociétales. Trois modalités peuvent être envisagées.

Dans un premier temps, une enquête approfondie sur les profils nouveaux de primo-entrants, complété des profils en « reprise d’études ». Il est nécessaire d’engager des enquêtes locales afin de mieux connaître ces étudiants qui arrivent de bac technologique, professionnel et en réorientation de filières courtes afin de mieux connaître leurs trajectoires scolaires et sociales, en mettant en avant l’impact des effets d’origine ethnique notamment : il serait intéressant de comprendre en particulier comment l’image des études à l’université a changé pour des enfants des classes populaires et moyennes et les groupes minorisés de l’immigration où les crises économiques et de l’emploi successives ont contribué à remettre en question la dimension pérenne de l’emploi et la relation directe entre diplôme et emploi occupé.

Dans un deuxième temps, il faut envisager (comme cela est déjà le cas ailleurs en Europe), la mise en place d’un mois de septembre ou d’une période propédeutique. Il s’agit de penser des dispositifs de familiarisation au campus, au système et aux méthodes d’enseignement et d’apprentissage universitaires. Une acculturation à certaines formes élémentaires d’autonomie cognitive et méthodologique pourrait être prise en charge sous forme de « semaines propédeutiques » où, avant et hors enseignements, les étudiants apprendraient à se familiariser avec les lieux et les temporalités universitaires : bibliothèques, salles informatiques, foyers des UFR, secrétariats et services administratifs, accueil et autres services-ressource où ils pourraient de tourner en cas de problème (utilisation fluide des ENT, de la carte électronique d’étudiants, lieux de rencontre et d’échange informels).

La problématique ici interroge la dimension relationnelle, le lien social impulsé par l’université sur le territoire (logement, loisirs, sociabilités) à travers la jeunesse ainsi que le rôle fondamental que l’université peut jouer comme communauté d’appartenance et non comme prestataire d’un service de formation. Mais aussi la place que l’université peut occuper dans la négociation avec les partenaires locaux pour valoriser la présence étudiante sur le territoire et exiger un traitement préférentiel (transports, logements, tarification pondérée, accès à la culture, au sport, à la mobilité dans la ville).
Ces mesures, directement en prise sur les problématiques territoriales et sociales, peuvent également créer des conditions de possibilité pour des exigences académiques fermes et des contenus solides et riches.

 

[1] Au cours des trois dernières années universitaires, les cours magistraux en amphi à Toulouse 2 n’ont jamais été aussi fréquentés dans des disciplines comme la psychologie et la sociologie où habituellement on assistait à l’évaporation de plus de la moitié des effectifs entre octobre et novembre. Pour la troisième année consécutive, en 2013-2014, nous sommes en présence d’un phénomène d’assiduité et de participation inédites chez les primo-entrants tous confondus, alors que la présence aux examens demeure un obstacle majeure pour les étudiants peu familiers des modalités d’écriture académique (rédaction et mémorisation de fiches de lecture d’articles et d’ouvrages scientifiques, argumentation, lecture et analyse de tableaux statistiques, dissertation)

[2Olivier Galland parle à juste titre de deux jeunesses contemporaines, l’une intégrée et au fait des enjeux concurrentiels de notre société, l’autre subissant les contraintes et suivant à son rythme les temps de la compétition (scolaire, professionnelle, amicale et amoureuse).

[3Les premiers étudiants de L issus de bac professionnel et technologique ont été interrogés dans le cadre d’entretiens approfondis lors de travaux dirigés en sociologie (L1, L2 et L3) en 2011-12. Puis de 2012 à 2014, le groupe des personnes interrogées s’est élargi aux étudiants en L de psychologie, d’arts plastiques, de sciences de l’éducation et d’histoire à Toulouse 2 dans le cadre de focus groups travaillant sur l’autosociobiographie.

[4Depuis une quinzaine d’années, les travaux spécialisés sur les orientations professionnelles et technologiques montrent deux constantes : la surreprésentation masculine et ethnique du recrutement dans les filières professionnelles ainsi que les effets cumulés de l’impact du comportement jugé inadéquat, de l’absence de discipline et du rapport au savoir scolaire comme facteurs de l’orientation. La dimension masculine et ethnique a d’ailleurs faibli au cours des cinq dernières années et l’on retrouve dans certaines filières comme la vente ou le secrétariat spécialisé plus de filles que de garçons et, pour des filières comme la mécanique, la menuiserie et l’hydraulique, autant de garçons de parents français que de garçons issus de familles immigrées.

 

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